L’alimentation est, avec l’oxygène respiré dans l’air, le principal carburant du corps humain. Les auteurs japonais de l’article rapporté rappellent alors que les patients âgés avec peu de dents présentent une diversité alimentaire réduite qui affecte négativement leur consommation de nutriments essentiels tels que certaines protéines, vitamines ou minéraux. Ces carences impactent défavorablement la santé physique et cognitive de la population la plus âgée. Cela montre à quel point une alimentation adéquate est cruciale pour maintenir santé et bien être des seniors déjà fragilisés par les processus liés au vieillissement.
Dans leur introduction, les auteurs précisent qu’une bonne diversité alimentaire contribue à une silhouette plus svelte et augmente la masse musculaire squelettique des membres, ce qui conduit à de meilleures aptitudes physiques telles que la force d’agrippement et la vitesse de déplacement, mais aussi à un moindre risque de déclin cognitif. À l’inverse, les personnes à l’alimentation peu diversifiée sont plus affectées par la sarcopénie. Mentionnant une étude de 2024, ils soulignent la relation directe entre diversité alimentaire et nombre de dents résiduelles, en particulier lorsqu’elles sont inférieures à 19.
L’étude qu’ils présentent s’intéresse au rôle des réhabilitations prothétiques, selon leur type, sur les habitudes et prises alimentaires des patients âgés. Plus précisément, ils ont conduit une étude clinique transversale portant sur les patients âgés de plus de 65 ans reçus en consultation de maintenance ambulatoire au département de réhabilitation orale et d’implantologie de l’Hôpital Universitaire d’Okayama au Japon entre mars et décembre 2022. Son objectif était d’étudier l’association entre la diversité alimentaire, les profils caractéristiques des aliments consommés et le type de réhabilitation prothétique qu’ils ont reçu (prothèses amovibles partielles ou complètes [PA] par rapport aux prothèses sur implants [PI] incluant les prothèses fixées sur implants et les prothèses stabilisées par implants). 297 patients âgés de plus de 65 ans (âge moyen 75,3 ans) ont été inclus une fois l’ensemble des données utiles recueillies fin janvier 2023. La diversité alimentaire a été évaluée à l’aide du questionnaire Dietary Variety Score (DVS). Le profil des aliments consommés, soit une quantification subjective de la capacité à consommer des aliments présentant une difficulté masticatoire élevée, a été évalué à l’aide d’un questionnaire et d’une échelle validée (ie. IFS = ingerable food score). A l’issue des analyses statistiques, l’IFS médian du groupe PI (100,0) était significativement plus élevé que celui du groupe PA (84,5) ; cependant, la DVS médiane n’a montré aucune différence statistiquement significative entre les deux groupes. Après ajustement pour tenir compte des facteurs de confusion, le type de traitement prothétique (PA) et le nombre de dents présentes (≤ 20) se sont révélés significativement associés à un faible IFS. Par ailleurs, les patients les moins âgés du panel et souffrant d’une maladie cardiovasculaire étaient significativement associés à une faible diversité alimentaire (DVS). Notons ici que cette corrélation n’indique pas quel facteur serait la cause de l’autre (ndlr).
Au cours de leur discussion, les auteurs citent plusieurs publications concluant que les patients réhabilités à l’aide d’implants sont les plus capables de consommer des aliments parmi les plus difficiles à mastiquer. En particulier, plusieurs études ont montré qu’une prothèse amovible complète stabilisée par des implants permettait une force masticatoire bien plus élevée qu’une prothèse complète conventionnelle (PAC). Cela est encore plus vrai quand le recours aux implants permet d’aboutir à des prothèses fixées. Cependant, aucune corrélation n’a pu être établie entre les types de prothèse et la diversité des aliments consommés. Selon la littérature mentionnée, des facteurs de préférences alimentaires, mais aussi d’accessibilité à certains types d’aliments seraient ici déterminants. Une autre étude clinique remarquable citée par les auteurs indique que des réhabilitations par PAC combinées à des conseils et un soutien psychologique ont amélioré le statut nutritionnel des sujets concernés comparé à ceux n’ayant reçu que le traitement prothétique. Cela montre toute l’importance des facteurs et stimuli environnementaux en complément des réhabilitations dentaires pour une meilleure alimentation chez les patients âgés. Concernant les résultats de leur propre travail, les auteurs concèdent avec honnêteté les limites du caractère transversal de leur étude focalisée sur une courte période et un seul temps observationnel. Ils ouvrent alors des perspectives pour des études longitudinales prospectives sur différents sujets précis qui permettraient un suivi des données observées et leur évolution dans le temps pour des résultats plus consistants. Sur la comparaison liée au type de prothèse présente pour la réhabilitation dentaire des patients inclus dans leur étude, ils observent que les personnes âgées porteuses de réhabilitations sur implants, plus stables, présentent un meilleur profil alimentaire que celles pourvues de prothèses amovibles. Mais la diversité des aliments consommés ne diffère pas significativement entre les deux groupes.
Ils concluent que le recours aux prothèses amovibles conventionnelles est un facteur de risque en faveur d’un plus mauvais profil alimentaire, alors que le type de traitement prothétique n’est pas un facteur de risque direct de faible diversité alimentaire, liée plutôt à des facteurs environnementaux.
Commentaire
L’importance de la qualité de l’alimentation chez les sujets âgés devient de plus en plus cruciale quand le poids des années affaiblit leurs principales aptitudes physiques, mais aussi cognitives. Les différents apports énergétiques disponibles dans une alimentation diversifiée apportent le carburant nécessaire pour maintenir « à flot » les systèmes du corps, tandis que les prises alimentaires constituent un moment de plaisir et de stimulation pour toutes les fonctions liées à une bonne qualité de vie. L’étude que nous avons rapportée montre alors toute l’importance d’une denture fonctionnelle et efficace (la plus stable possible) car elle est « l’outil » indispensable pour réaliser ces prises alimentaires. Mais cela n’est pas suffisant car d’autres facteurs environnementaux tels que l’accessibilité aux différents aliments (pouvoir se déplacer vers les magasins alimentaires ou bénéficier d’un service de repas qualitatif) ou les stimulations externes (motivations, convivialité, plaisir des repas…) qui donnent l’envie de manger aux personnes âgées sont tout aussi déterminantes.
Certains nutriments essentiels sont présents dans des aliments plus ou moins difficiles à mastiquer, d’où l’importance de bénéficier d’un nombre suffisant de couples de dents antagonistes efficaces. Sans surprise, l’article rapporté confirme que les réhabilitations prothétiques sur implants, bien plus stables que les prothèses amovibles conventionnelles, permettent d’assurer plus efficacement les fonctions masticatoire requises. La question sous-jacente est alors comment et quand faudrait-il (ou plutôt peut-on encore) réaliser ce type de réhabilitation ? La réponse est assez simple : tant que les patients ont la possibilité de recevoir ces soins. L’application de la réponse est toutefois beaucoup plus complexe, car il faut pour ce faire que ledit patient ne présente pas de contre-indications à ces traitements, qu’il ait bien sûr les possibilités financières requises mais, surtout, qu’il puisse se déplacer au cabinet dentaire, soutenir des séances parfois longues et/ou éprouvantes et s’adapter à la prothèse qui conclura le traitement en créant un nouvel environnement fonctionnel. Il paraît évident que ce n’est pas lorsqu’une personne âgée va intégrer un EHPAD, souvent parce que son autonomie physique et/ou cognitive est affectée que de tels traitements prothétiques pourront être envisagés. Or c’est bien là, lorsque l’état de santé général et la qualité de vie diminuent, que la qualité de l’alimentation devient la plus essentielle.
Pour une bonne qualité de vie à l’orée du grand âge, il est capital d’agir préventivement, de prévoir et d’assurer les réhabilitions prothétiques adaptées, nécessaires à une bonne alimentation tant que le patient a les capacités de les recevoir. La prévention dentaire chez les patients seniors est un véritable enjeu de santé publique, au moins aussi importante que la prévention des caries dans la génération des plus petits. Notre société ne peut pas balayer cet enjeu par une simple mesurette d’un bilan dentaire avant l’entrée en EHPAD, quand on sait alors qu’il sera déjà très difficile d’effectuer ne serait-ce qu’un seul soin d’urgence. Une vraie réflexion de santé publique doit être conduite pour les patients seniors dès l’âge de la retraite, quand les habitudes de vie (et de prévention) vont changer radicalement et tant que les patients bénéficient de toutes leurs capacités à recevoir puis intégrer les réhabilitations nécessaires. La commission de l’exercice professionnel de l’Académie Nationale de Chirurgie Dentaire a décidé de se saisir du sujet et de me confier la coordination d’une mission qui aboutira à un rapport officiel avec des constats objectifs puis des solutions adaptées. Il sera in fine présenté à l’ensemble des acteurs de la profession et aux décideurs. Personne ne pourra alors prétendre ne pas prendre la mesure de cet enjeu de société.
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