Depuis 30 ans, pour notre bonheur ou notre malheur, le numérique imprègne totalement nos vies personnelles et professionnelles. Télétransmission, comptabilité, dossier médical, prise de rendez-vous, radio-panoramique, cone-beam, photos, empreinte optique, suivi des patients en orthodontie, planification, traitement prédictif, formation en e-learning, commandes auprès des fournisseurs, sites Internet, communication patient, réseaux sociaux, etc. Réalise-t-on à quel point la majorité des activités des cabinets dentaires sont dépendantes des nouvelles technologies numériques ?
Ce qui ne veut pas dire que tous les praticiens sont au même niveau dans leur utilisation. Loin de là. « Ils n’ont pas encore fait leur coming-out numérique, s’amuse François Descamp, PU-MC à Lille et praticien libéral. La CFAO (conception et fabrication assistées par ordinateur) a fait ses débuts en 1993, et, 30 ans après, seulement 4 à 6 % des cabinets sont équipés en CFAO directe, c’est-à-dire avec des restaurations prothétiques usinées au cabinet, et 8 à 10 % en CFAO indirecte, c’est-à-dire seulement équipés d’une caméra pour la prise d’empreintes. Disons que ça démarre lentement ! ».
Pourquoi une telle inertie, alors que les industriels proposent, à foison, des matériels très performants et pérennes ? « Ce n’est pas parce vous réalisez une jolie photo qu’elle sera utile à votre plan de traitement, et ce n’est pas parce qu’une belle arcade s’affiche sur l’écran de l’ordinateur que vous avez réussi votre empreinte. La rigueur nécessaire à la prise d’une empreinte physique reste la même pour une empreinte numérique », explique Sébastien Felenc, praticien dans l’Hérault, qui exerce en flux numérique complet depuis plusieurs années.
Une façon de travailler qui change radicalement
Le numérique, ce n’est pas magique, pourrait-on dire. Il faut se former longuement, soi et les assistantes. Parmi les freins, on trouve l’investissement (autour de 100 000 € pour de la CFAO directe), la rentabilité (amortissement du matériel par rapport au nombre de pièces prothétiques envisagées et le temps passé), le choix du matériel mais surtout, l’organisation du cabinet. « Au lieu de faire un inlay en deux rendez-vous ou une couronne en trois, avec la CFAO directe on le fera en un seul, mais un rendez-vous long, d’une à deux heures, détaille François Descamp. La façon de travailler change radicalement. C’est ce qui rebute le plus les confrères ». Certains, après s’être équipés, abandonnent et revendent leur matériel sur Internet. « Un bon plan d’ailleurs, selon François Descamp. Tout a déjà été amorti ». Pourtant, lorsque l’on se lance complètement, et qu’on persiste, les résultats sont au rendez-vous.
Sébastien Felenc a montré quelques cas cliniques pour lesquels il utilise tous les outils numériques disponibles. Il démarre systématiquement par un « bilan numérique » intégral du patient en 2D (photos, radios, vidéos, bilan paro), 3D (cone beam, empreinte optique), et 4D (capteurs sur le visage pour lire les mouvements de la mandibule). En superposant ces données, il obtient un « clone numérique » du patient qui lui permet d’établir un diagnostic prospectif esthétique et fonctionnel, avec les objectifs et le plan de traitement. Il fait essayer au patient un mock-up et lui demande son avis. Si celui-ci est d’accord, le devis, incluant le bilan, est signé et les soins commencent.
Brève rédigée à partir de la séance B12 de l’ADF 2022
Responsable scientifique : Michel Fages
Intervenants : Jean-Cédric Durand, Sébastien Felenc, François Descamp